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À l’occasion d’une brève visite au Musée provincial du Yunnan (云南省博物馆 [yúnnánshěng bówùguǎn]), à l’étage consacré aux objets anciens, j’aperçois un groupe de trois objets qui éveille ma curiosité. Voici, au centre de la photo, les trois objets en question :
Ces trois objets sont appelés respectivement, de gauche à droite, « ancêtre de bois à tête de cervidé » (鹿头形木祖 [lùtóuxíng mùzǔ]), « ancêtre de bois à tête de porc en bois laqué » (漆木猪头形木祖 [qīmù zhūtóuxíng mùzǔ]) et « ancêtre de bois en forme d’oiseau aquatique en bois laqué » (漆木水鸟形木祖 [qīmù shuǐniǎoxíng mùzǔ]). C’est bien entendu l’expression « ancêtre de bois » (木祖 [mùzǔ]) qui m’intrigue au plus haut point.
Ces trois objets ont été excavés dans une tombe de l’époque des Han de l’Ouest (西汉 [xīhàn], 206 BC~8 AD), dans la région de Kunming (昆明 [kūnmíng]), la capitale de la province du Yunann. Une rapide recherche sur Internet me permet de découvrir qu’un autre de ces « ancêtres de bois » est conservé au Musée national de Chine (中国国家博物馆 [zhōngguó guójiā bówùguǎn]) à Pékin : un « ancêtre en bois laqué en forme de tête humaine » (人头形漆木祖 [réntóuxíng qīmùzǔ]), qui provient de la même tombe. Voici l’objet conservé à Pékin :
Un examen plus attentif du manche de ces objets permet de se rendre compte qu’il ne s’agit ni plus ni moins que de la représentation de phallus en érection. Je décide donc d’approfondir mes recherches, afin de voir si le sinogramme 祖 [zǔ], que je connais bien et qui signifie en substance « ancêtre » (comme dans le mot 祖先 [zǔxiān]), n’aurait pas un sens que j’ignorerais.
C’est chez Guo Moruo (郭沫若 [guō mòruò], 1892-1978), qui, entre autres choses, était spécialiste de l’écriture chinoise ancienne, que se trouve la réponse. La forme primitive, que l’on retrouve dans les inscriptions scapulaires et sur bronze, du sinogramme 祖 est 且 (ce sinogramme est aujourd’hui prononcé [qiě], c’est une particule grammaticale qui signifie « en outre, par ailleurs »). D’après Guo, 且 signifiant « ancêtre » serait en réalité un pictogramme représentant un pénis en érection, comme ceci :
Le sinogramme 祖 désigne donc bel et bien, dans les noms des objets évoqués ci-dessus, le membre viril. En regardant d’un peu plus près, on s’aperçoit que la représentation sculptée de l’appendice est tout à fait reconnaissable, par exemple dans le « zu » à tête de cervidé :
D’après les spécialistes, les « pénis en bois » exposés à Kunming et à Pékin étaient utilisés par des sorciers pendant des cérémonies en rapport avec la fertilité. Le sorcier saisissait l’objet par son manche, et le brandissait comme de besoin.
Le spécialiste qui a rédigé la courte notice qui décrit le « zu » de Pékin sur le site du musée précise que « certains savants pensent que, étant donné que la forme de l’objet et sa taille sont réalistes, que l’objet est d’un maniement facile et qu’il est très lisse, il est possible aussi qu’il s’agisse d’un sextoy (淫具 [yínjù]) ayant un usage pratique. » (Voir ici.)
Le terme « zu » se retrouve encore dans les mots qui désignent les représentations phalliques en pierre (石祖 [shízú]), en terre cuite (陶祖 [táozú]) ou encore en bronze (铜祖 [tóngzú]). Il existe également des représentations, moins fréquentes, du sexe féminin, appelées 妣 [bǐ], mais je n’ai pas trouvé sur Internet de photos convaincantes de ces représentations.
Pour conclure et pour le plaisir, je donne ci-dessous les photos un peu plus claires des deux autres « ancêtres de bois » observés à Kunming :

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